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Murex, Par J. Achkar, © Pheniciens.com

Les Phéniciens et la pourpre


Entre légende et réalité, la pourpre a toujours été liée d'une façon ou d'une autre aux Phéniciens. Elle a contribué à leur renommée. Certains historiens rapportent que les Grecs leur donnèrent ce nom de phéniciens (du grec phoinix) par rapport à la teinture de pourpre, dont ils s'étaient fait une spécialité.



Pour une entrée en matière, quoi de plus perspicace et de plus représentatif que cet extrait illustré de la bande dessinée d'Uderzo et Goscinny, Astérix Gladiateur.


Extrait Asterix Gladiateur


La pourpre entre légende et histoire

Monnaie de Tyr - Murex

La légende raconte que la découverte de la pourpre fut attribuée au dieu Melqart Héraclès. Alors qu'il se promenait sur la plage en compagnie de la nymphe Tyros, son chien découvrit un murex et le croqua. Ses mâchoires se teintèrent de pourpre. La nymphe admira cette couleur et demanda au dieu de lui offrir un vêtement d'une aussi belle couleur. Melqart, pour plaire à sa dulcinée, se procura de nombreux murex, les prépara et fit teindre une tunique couleur cramoisie qui ravit le cœur de la nymphe.

Sur le plan archéologique, les restes d'anciennes teintureries, découvertes sur la côte orientale de la Méditerranée, prouvent qu'une industrie de teinture pourpre y existait dans l'Antiquité. En 1934, François Thureau-Dangin (1872-1944), archéologue et épigraphiste français, publia un texte cunéiforme d'Ougarit stipulant, qu'il y a environ 3500 ans, un marchand local notait la quantité de laine pourpre que lui devaient des individus qui semblent être des teinturiers. Ces textes nous portent à croire que la laine était distribuée aux teinturiers pour être traitée, puis récupérée par les marchands qui la revendaient localement ou l'exportaient. Ces transactions commerciales témoignent de la présence de l'industrie de la pourpre sur la côte cananéenne au milieu du second millénaire av. J.C.(1).

Côté sources écrites, les témoignages sur la grande valeur de la pourpre sont nombreux et variés. Les sources bibliques, Chroniques 2, 2-14 : "Huram Abi, fils d'une femme d'entre les filles de Dan, et d'un père Tyrien. Il est habile pour les ouvrages en or, en argent, en airain et en fer, en pierre et en bois, en étoffes teintes en pourpre et en bleu ..." ou bien 3-14 : "Il fit le voile bleu, pourpre et cramoisi, et de byssus, et il y représenta des chérubins". L'influence exercée par les Phéniciens sur les artisans du I° millénaire av. J.C. était ainsi reconnue en ayant une grande importance dans l'antiquité.

Monnaie de Tyr - Murex

Dans les registres assyriens, une inscription murale, du VIII° siècle av. J.C., fait mention de cette laine dans la liste des tributs d'un roi d'Assyrie. Sous le règne de Téglath-Phalasar III (744-721 av.J.C.), les cités de Phénicie ajoutaient de riches vêtements pourpres aux présents précieux en or et en argent, envoyés aux monarques assyriens.

Pendant la période perse (550-330 av. J.C.) seuls les rois étaient dignes de recevoir des étoffes pourpres. Après la conquête de l'Egypte, Cambyse, roi des Perses, prépara une expédition contre l'Ethiopie en 525. Hérodote raconte qu'il dépêcha des espions « les mangeurs de poissons, avec des présents dont un manteau en pourpre, un collier et des bracelets tressés en or et un coffre d'albâtre contenant de l'encens avec une jarre en terre cuite remplie de vin de palme. Le roi d'Ethiopie se méfiait de Cambyse. S'emparant du vêtement en pourpre, il demanda toutefois ce que c'était et comment il avait été fabriqué. Quand il connut la vérité sur la teinture de pourpre, il dit que ces hommes, aussi bien que leurs vêtements, étaient pleins de ruse»(2).

Au début de l'époque romaine, la prérogative de porter la pourpre fut étendue aux sénateurs et aux prêtres, devenant ainsi le symbole du pouvoir ou d'une haute dignité. Plutarque en parle dans la Vie d'Aratus «ce prêtre qui portait (lors des cérémonies de sacrifice) une coiffe, non blanche immaculée mais blanche et pourpre ». Plutarque évoque également cette couleur pourpre dans la Vie de Romulus, "vêtu de pourpre et entouré des principaux citoyens, était assis dans le lieu le plus élevé." et en relatant les critiques formulées à l'encontre de ce dernier, pour avoir «renoncer à ses manières populaires et d'adopter les façons d'un monarque (... portant) une tunique écarlate sous une toge brodée de pourpre».

Pline l'Ancien, dans le livre IX de son Histoire naturelle, décrit la splendeur et le luxe que représentait la couleur pourpre : «La pourpre la plus estimée est, en Asie, celle de Tyr,[…] les faisceaux et les haches à Rome lui ouvrent le passage ; elle fait la majesté de l'enfance, elle distingue la curie de l'ordre équestre, on la revêt pour apaiser les dieux, et elle rehausse l'éclat de tous les vêtements ; elle se mêle à l'or du costume triomphal»(3).

A l'époque de Néron, la peine de mort fut infligée, avec la confiscation des biens, à quiconque porterait ou même achèterait de la pourpre impériale. A Constantinople, la chambre de l'empereur était peinte en couleur pourpre, et son fils qui naquit dans cette chambre, bénéficiait du prestige de porter le surnom de Porphyrogénète, né dans la pourpre.

La raréfaction du murex provoqua la disparition des techniques de fabrication de la teinture pourpre, mais cette couleur reste, à nos jours, un signe de magnificence. Les cardinaux de l'église catholique romaine gardent ce privilège de porter la couleur pourpre.



Processus d'obtention de la couleur pourpre

Lorsque nous évoquons la pourpre, notre premier réflexe est de penser au murex, ce mollusque gastéropode marin aux variétés multiples. Au XVIII° siècle, Carl von Linné, naturiste suédois, établissait la liste des espèces précisant les deux principaux mollusques qui fournissent la pourpre : le murex brandaris et le murex trunculus, de leur noms scientifiques : Bolinus Brandaris et Hexaplex Trunculus.

Pline l'Ancien (23-79), décrit dans son Histoire naturelle le processus d'obtention de la teinture pourpre à partir du murex Phyllonotus Trunculus et sa variante le buccin. Deux espèces très proches qui, concassées et mélangées à l'eau, rejetaient une sécrétion qui contenait l'enzyme nécessaire pour produire un précipité de couleur rouge violet (la couleur pourpre). Quant aux bains de murex Purpura Haemastoma et Brandaris, ils restaient incolores sans l'addition d'une petite quantité de murex Trunculus.

La première teinture consistait à imbiber un textile dans un récipient contenant de l'eau et puis ajouter les murex écrasés. La couleur apparaissait, et le textile retiré deux jours plus tard et nettoyé des débris de murex, gardait la teinture pourpre même après lavage. Le bain de teinture restant, ne pouvait plus servir. Le liquide rejeté par le murex dans l'eau imprègne le textile en pénétrant dans la fibre même. La couleur, qui apparaissait ensuite par oxydation à l'air, était résistante au lavage.

Murex - Pourpre

Murex - Pourpre

Pour optimiser cette teinture et développer son industrialisation à grande échelle, les habitants de Tyr avaient mis au point un procédé particulier décrit par Pline l'Ancien : «Il est nécessaire d'y mettre du sel, environ un setier par centaines de livres ; on laisse macérer trois jours, pas plus, car la préparation a d'autant plus de force qu'elle est plus fraiche ; on la fait chauffer dans les bassins de plomb»(4). L'interaction entre le plomb blanc ou étain avec les carbonates alcalins (le nitrate ou la cendre de bois de chêne contenant de la potasse) dégageait de l'hydrogène qui agissait comme réducteur (désoxydant parfait) et empêchait la couleur de précipiter.


Dès le début du XX° siècle, chercheurs et chimistes essayèrent de retrouver les procédés de teinture « à l'ancienne » de la fameuse « pourpre de Tyr ». L'identification du principe colorant fut réalisée par P. Friedlander en 1909(5).

La question était de savoir, comment les Anciens avaient trouvé le moyen de garder ce produit et l'optimiser ?

En 1938, dans son livre de chimie organique, Paul Karrer nota la mention suivante : «Le principe de la cuve est de réduire le précipité de teinture insoluble en un dérivé phénolique qu'on appelle leuco. Cette leuco teinture réduite (désoxydée) devient soluble dans un bain alcalin perdant sa couleur»(6).

Les fibres textiles macérées dans ce bain « leuco » durant des dizaines d'heures, sorties et essorées, commençaient à se teindre petit à petit jusqu'à arriver à une couleur maximale insoluble, résistante au lavage par le contact avec l'oxygène de l'air. Le précipité de teinture attaquait dans la fibre même et le bain pouvait encore sérvir, mais en donnant des tons plus clairs jusqu'à épuisement.

Plusieurs études et expériences suivirent, celles de Joseph Doumet(7), Otto Elsner(8), John Edmonds(9) Chris Cooksey(10) et Inge Boesken Kanold(11) donnant à chaque fois des éléments nouveaux et enrichissants sur les différentes techniques et nuances de couleur obtenues.

Tissus Pourpre - Musée National Beyrouth







(1) Nina Jidejian, Tyr à travers les âges, Librairie Orientale, 1996, page 279. Retour texte
(2) Hérodote cité par Nina Jidejian, Idem, page 281. Retour texte
(3) La Méditerranée des Phéniciens. Catalogue d’exposition, IMA-SOMOGY, Paris, 2007, La Pourpre, Joseph E. Doumet, page 87. Retour texte
(4) Ibid. Retour texte
(5) Friedlander P., À propos de la teinture de la pourpre du murex brandaris ancienne. Journal de l'American Chemical Society, 1909. Retour texte
(6) La Méditerranée des Phéniciens. Catalogue d’exposition, IMA-SOMOGY, Paris, 2007, La Pourpre, Joseph E. Doumet p.89. Retour texte
(7) Joseph Doumet, Étude sur la couleur pourpre ancienne et tentative de reproduction du procédé de teinture de la ville de Tyr décrit par Pline l'Ancien, Imprimerie catholique, Liban, 1980. Retour texte
(8) Elsner O, Spanier E, Dyeing with Murex extracts, an unusual dyeing method of wool to the Biblical sky blue, Proceedings of the 7th International Wool Textile Research Conference, Tokyo, 1985.
Elsner O., Solution of the enigmas of dyeing Tyrian purple and the biblical tekhlet, Dyes in History and Archaeology, 1991
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(9) Tyrian or Imperial Purple Dye, John Edmonds, Historic Dyes Series No.7, 2000. Retour texte
(10) www.chriscooksey.demon.co.uk/tyrian/index.html Retour texte
(11) pourpre.inge.free.fr/FR/recherches/recherches.html Retour texte

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