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L'alphabet phénicien

Bien que l'étymologie du mot alphabet vient du grec (alpha et bêta correspondantes aux premières lettres de l'alphabet), ce sont les Phéniciens qui transmirent aux Grecs ce savoir afin qu'ils puissent transcrire leur propre langue.
AlefBe Phénicien, Par J. Achkar, © Pheniciens.com


La légende d'Europe évoque le voyage de Cadmos en Grèce et l'offrande culturelle qu'il proposa aux habitants en échange de renseignements concernant l'enlèvement de sa soeur. Cette légende rejoint la réalité historique avec le récit de l'historien grec Hérodote qui nota : «Ces Phéniciens arrivés [en Grèce] avec Cadmos [...] introduisirent l'alphabet que les Grecs, à ce que je crois, ne possédaient pas auparavant». Quelques siècles après Hérodote, c'est au tour du savant romain Pline d'écrire : «Le peuple phénicien a l'insigne honneur d'avoir inventé les lettres de l'alphabet».

Cependant, tous les anciens n'étaient pas du même avis. Au Ier siècle av. J.C. Diodore de Sicile rapporte le point de vue des Crétois sur la question : «Contre ceux qui affirment que les Syriens ont inventé les lettres de l'alphabet et que les Phéniciens, après les avoir appris, les transmirent aux Grecs [.], eux [Les Crétois] disent que les Phéniciens n'inventèrent pas, à l'origine, les lettres, mais qu'ils changèrent seulement la forme des signes» (1).

D'après ces témoignages, il semble évident que si l'importance des Phéniciens dans l'histoire de l'alphabet était reconnue de tous, il existait des divergences d'opinion sur leur rôle effectif. Inventeurs et propagateurs de l'alphabet pour certains, ces Phéniciens étaient considérés par d'autres comme de simples intermédiaires qui auraient transmis aux Grecs l'invention d'un autre peuple, en contribuant à donner à cet alphabet sa forme définitive.

Face à cette mission des Phéniciens, assez controversée, il reste à considérer la question à la lumière des découvertes archéologiques qui ont permis au fur et à mesure de leur évolution de donner des réponses plus rationnelles sur la question.



Les anciens systèmes d’écriture

Les grandes civilisations qui florissaient autour de la Méditerranée possédaient chacune son propre système d'écriture. Quoique de styles différents, toutes ces écritures étaient basées sur la transcription des idées par des formes pictographiques. Trois de ces systèmes d'écriture étaient les plus représentatifs :

Cette évocation générale n'inclut pas la région syro-palestinienne, dont faisait partie la Phénicie. Géographiquement placée entre la Mésopotamie et l'Égypte, cette région a toujours été exposée aux influences politiques et culturelles de ses deux grands voisins. Plusieurs documents en égyptiens ou babylonien furent découverts dont certains datant du III° millénaire (en cunéiforme et en hiéroglyphe). Aux premiers siècles du II° millénaire, la région chercha à se doter d'un système graphique, conséquence d'une situation politique plus autonome. Même si l'écriture babylonienne (utilisant l'écriture cunéiforme) restait la langue des relations internationales et de la culture, une certaine indépendance se fit sentir sur le plan de l'écriture cherchant ainsi à remplacer les systèmes égyptien et babylonien assez complexes et difficiles à apprendre. Il y eut dès lors, en des lieux et époques diverses, de multiples tentatives dans le but d'inventer des écritures autonomes et simplifiées.



Les systèmes alphabétiques pré-phénicien

Avant d'évoquer l'origine de l'alphabet phénicien classique, l'ancêtre de presque tous les systèmes alphabétiques du monde, jetons un coup d'oil rapide sur les premières méthodes d'écritures alphabétiques qui sont apparues dans la région et qui ont, semble-t-il, beaucoup influencé l'évolution de l'alphabet phénicien.

les inscriptions protocananéennes : appelées aussi pseudo-hiéroglyphiques ont été découvertes dans les régions du Levant (Liban, Palestine et Syrie). Elles se rapprochent beaucoup des hiéroglyphes égyptiens, représentant des animaux, des végétaux, des instruments, des motifs géométriques, etc. Cette écriture essentiellement syllabique, ne comportant pas plus que 120 signes, est restée indéchiffrable en dépit des efforts des grands spécialistes.

Les inscriptions protosinaïtiques : sont constitués d'ensemble de graffitis (au nombre de 25), en grande partie mal déchiffrés, retrouvées sur le site de Serabit el-Khadim dans le Sinaï près des mines de turquoise exploitées par les pharaons et remontant aux environs de l'an 1600 av. J.C. Ces inscriptions ont permis de distinguer une écriture alphabétique comprenant 23 signes mono-consonantiques différents mais qui constituaient, une fois associés, un alphabet complet. Certaines des formes ressemblent à des hiéroglyphes égyptiens simplifiés et d'autres se rapprochent des lettres phéniciennes.

Les tablettes cunéiformes d'Ougarit : ont été découvertes à la fin des années 1920 à Ougarit (l'actuel Ras Shamra, sur la côte syrienne), dans la partie septentrionale de la Phénicie. Elles datent du XIII° siècle av. J.C. et sont plus proches, par leur style, de l'écriture mésopotamienne. Les scribes d'Ougarit écrivaient, sur des tablettes d'argile, utilisant un alphabet de trente signes cunéiformes(2). La richesse des textes trouvés réside dans leur diversité (textes diplomatiques, traités de commerce, documents juridiques, etc.). Certains chercheurs défendent l'idée suivant laquelle la ville d'Ougarit aurait pu subir l'influence des deux écritures précédentes et cela en raison de sa situation géographique, au carrefour des relations diplomatiques et commerciales établies entre les puissances dominantes de l'époque.

Mais peut-on dire qu'un de ces systèmes est l'ancêtre direct de l'alphabet phénicien ?

Les deux premiers systèmes ne sont, à ce jour, que partiellement déchiffrés tandis que le troisième utilisait des signes cunéiformes. Il est indéniable que l'alphabet phénicien s'inspira profondément de l'évolution apportée par ces trois systèmes (plus phonétiques que pictographiques), et de leur performance vis-à-vis des anciens systèmes d'écriture (nombre de signes restreint) mais y-a-t'il un rapprochement plus direct ? Un déchiffrage plus complet de ces systèmes aurait pu nous éclairer sur la liaison "ancestrale".

R. Weill(3) nota : "Le phénicien seul parmi ses concurrents, devait vivre et assurer sa fortune dans le monde et dans la suite des siècles. Mais que devons-nous conclure de cette multiplicité, quant au mécanisme de l'invention générale ? Il en ressort simplement que cette invention était mûre, en pays sémitique méditerranéen très civilisé, que le principe venait en lumière d'un bout à l'autre de tout le domaine syro-palestinien, et que les systèmes arrivaient à éclosion sans attente préalable, chacun de son côté, en divers points, et sous des formes entièrement différentes suivants les circonstances et les influences locales, suivant l'ingéniosité ou la fantaisie des premiers inventeurs".



L'alphabet phénicien

L'alphabet phénicien est composé de 22 lettres (des consonnes). Il s'écrit, comme l'arabe et l'hébreu, de droite à gauche. Son mystère fut percé en 1758 par l'abbé Barthélemy, un lettré du siècle des lumières, qui s'appuya pour le déchiffrement sur l'étude des textes bilingues (inscriptions gréco-phéniciennes de Malte) ainsi que sur les légendes notées sur les monnaies tyriennes. Il essaya de repérer en premier les noms propres, pour identifier les premiers caractères. Il supposa que la langue phénicienne ressemble à l'hébreu et partant du principe que cet alphabet comporte 22 lettres, il ne nota que les consonnes et identifia celles qui notent les noms propres (Tyr, Melqart,.). Il identifia quelques mots simples et fît la comparaison avec la version grecque qui lui permit enfin de déchiffrer l'ensemble du texte et distinguer toutes les lettres phéniciennes(4).

Le plus difficile dans le déchiffrement de l'alphabet phénicien venait du fait du manque des références et gravures. Les Phéniciens n'ont pas laissé énormément de documents écrits, les fouilles archéologiques n’ont mis en lumière que quelques inscriptions royales, dédicaces aux dieux ou textes funéraires trouvés sur des monuments, gravés pour l’éternité sur la pierre et en alphabet phénicien.

D'autres inscriptions furent repérées ça et là sur les routes des expéditions, dans les diverses colonies fondées en Méditerranée. Ce qui aurait été intéressant à consulter ce sont les correspondances, contrats ou actes commerciaux (supports périssables avec le temps) qui étaient le motif principal pour le développement de l'alphabet et son moteur d'expansion à travers le monde antique. Certains disaient même que le mobile qui animait les Phéniciens était le côté pratique et utilitaire que leur offrait cet alphabet ainsi que les services qu'il pouvait rendre aux industriels et commerçants dans leurs comptes et contacts.

Parmi les textes les plus célèbres, l'inscription à la mémoire d'Ahiram roi de Byblos, gravée en l'an 1000 par son fils sur un sarcophage réutilisé, est considérée comme la première véritable inscription phénicienne. Elle emploie 19 lettres sur les 22 de l'alphabet et présente des traits de séparation entre les mots.

Certaines écritures, à caractère également royal, remontent à l'époque perse quand Sidon devînt la cité dominante de la côte phénicienne. Ses rois firent graver de grandes dédicaces aux dieux de la cité et inscrivirent sur leur tombes des avertissements à l'encontre des voleurs. L'inscription funéraire sur le sarcophage du roi Echmounazor reste une des plus évocatrices. Cependant, l'alphabet utilisé à Sidon présentait des signes plus évolués que ceux sur le sarcophage d'Ahiram de Byblos quelques siècles plus tôt. L'usage de battre la monnaie, qui apparut aussi à cette époque, donna l'occasion d'inscrire le monogramme du roi ou le nom de la cité.

L'alphabet phénicien, avec l'arrivée d'Alexandre, fut supplanté par le grec comme langue écrite. De rares inscriptions témoignent cependant de la persistance de l'usage du phénicien jusqu'à la fin du I° millénaire. Les Phéniciens continuèrent jusqu'aux II°-III° siècles, par souci identitaire, à graver en phénicien le nom de leurs cités sur leurs monnaies(5).

AlefBe Phénicien, © Pheniciens.com


La propagation de l’alphabet phénicien

Dès le X° siècle av. J.C., l'alphabet phénicien fut repris par les peuples voisins pour noter leurs propres inscriptions. Araméens, Hébreux, peuple de la Transjordanie ont fait peu à peu évoluer cet alphabet de façon à ce qu'il présente des formes locales bien distinctes. L'écriture araméenne, en usage à la chancellerie assyrienne aux côtés de l'akkadien, fut plus tard diffusée par les Perses dans tout l'ouest de leur empire, de l'Egypte et la côte anatolienne jusqu'à Babylone. Elle forma, pendant plusieurs siècles, la lingua franca du Proche-Orient, avant d'être supplanté par l'arabe avec la conquête islamique.

Ce qui favorisa le développement et la propagation de l'écriture phénicienne au Proche-Orient et en Méditerranée fut surtout l'activité mercantile des marchands phéniciens qui sillonnaient les mers et les détroits à la recherche de nouveaux débouchés pour leurs productions. Il y eut des inscriptions gravées en phénicien dans presque tous les pays du pourtour méditerranéen, et cela à partir du IX° siècle av. J.C. sur des monuments à Chypre et à Alep, dès le VIII° siècle en Anatolie et en Sardaigne, puis en Mésopotamie, en Grèce, en Italie, en Espagne, en Egypte.

Le plus important transfert s'effectua avec le passage de cet alphabet aux Grecs. Ces derniers, ayant perdu l'usage de l'écriture avec la disparition du monde mycénien au début du XII° siècle av. J.C., adoptèrent l'alphabet phénicien. Mais cet alphabet phénicien a dû s'adapter aux nécessités de la langue grecque par l'introduction des voyelles. De ce fait on peut dire que le l'alphabet grec est considéré comme le premier alphabet complet (consonnes et voyelles). Plus tard, les Étrusques le transmirent aux Romains qui effectuèrent quelques rectifications pour une meilleure adaptation, ce qui donna l'actuel alphabet latin, dont les Européens ont répandu l'usage dans le monde entier.



Ainsi, ce petit peuple qui tînt une si petite place sur la carte a su offrir au monde la plus belle des inventions. A l'heure où le monde se réjouit du progrès technique et du développement des moyens de communication avec Internet, nous pouvons dire, sans trop de prétentions, que le principe d'échange et de partage avait déjà animé l'esprit des Phéniciens voilà III millénaires.






(1) G. Garbini, "la question de l'alphabet", in Les Phéniciens, Direction scientifique de Sabatino Moscati, Stock, Paris, 1997. Retour texte
(2) F. Briquel-Chatonnet & E. Gubel, Les Phéniciens. Aux origines du Liban, Découvertes Gallimard, Paris,1998. Retour texte
(3) R.Weill, La Phénicie et l'Asie occidentale (des origines à la conquête macédonienne), A. Colin, Paris, 1939. Retour texte
(4) F. B.-C. & E. G., Idem. Retour texte
(5) F.B.C. & P.B., "l'alphabet phénicien", Liban, l'autre rive, Flammarion, IMA, 1998. Retour texte

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