Votre navigateur ne supporte pas le javascript! Les Phéniciens - Charles CORM - Extraits

Extraits



"Si je rappelle aux miens nos aïeux phéniciens,
C’est qu’alors nous n’étions au fronton de l’histoire,
Avant de devenir musulmans ou chrétiens,
Qu’un même peuple uni dans une même gloire ..."

Charles Corm
La montagne inspirée,1934

Œuvres poétiques 10,
Editions de la Revue Phénicienne.



Langue des phéniciens, ma langue libanaise,
Dont la lettre est sans voix sous les caveaux plombés,
Langue de l’âge d’or, toi qui fus la genèse
De tous les alphabets ;

Toi qui des flancs d’un dieu déchiré de blessures,
Ainsi qu’Eve d’Adam, et que Vénus des flots,
Du sang frais d’Adonis as tiré l’écriture,
Et le culte des mots ;

Toi qui pris du soleil qui traversait nos cèdres,
Et jetait sur le sol les signaux de l’azur,
Cette fleur dont Racine un jour devait dans Phèdre,
Nous donner le fruit mûr ;

Langue de mon pays, ô première figure
De proue, à l’horizon de l’univers ancien,
Toi qui gonflais d’orgueil la voile et l’aventure
Des aïeux phéniciens ;

Toi qui semas l’Idée aux quatre coins du monde,
Comme on répand les blés dans la stupeur des champs,
Et comme Dieu prodigue, au sein des nuits profondes,
Ses plus purs diamants ;

Langue par qui l’étoile, à jamais "phénicienne",
Fut enseignée jadis à mes premières sœurs,
Avant que dans ta pourpre et ton sang, ne se teigne
Le fer de l’oppresseur ;

Je te cherche en vain le long de nos rivages,
Dans le golfe où la nymphe a baigné Cupidon,
Sur les stèles d’Amrith, et dans les sarcophages
De Tyr et de Sidon ;

Mais nul n’entendra plus ton rythme et tes vocables
Tes syllabes, ton souffle et ton accent du miel,
Depuis que les héros qui vivaient dans tes fables
Sont remontés au ciel ;

Nul ne peut plus entendre, ô langue des ancêtres,
Les départs des marins d’Arad et de Byblos,
Ni les chants des rameurs, ni les hymnes des prêtres,
D’Eleuthère à Bélos ;

Nul ne suit plus la trace et l’odorant sillage
Qu’ont laissé dans nos prés les pieds nus de Vénus ;
Nul ne lit son symbole au creux des coquillages,
Ni sur les papyrus ;

Nul ne voit plus surgir du secret de son antre
Celle dont les cheveux étaient lourds de baisers ;
Dont le sel du nombril, sur la nacre du ventre,
Semble un astre épuisé ;

Nul ne tient par la main la ronde échevelée
Dont les reins n’étaient ceints que d’un rinceau d’iris ;
L’encens ne brûle plus vers l’ombre inconsolée
De l’ardente Kypris

Nul n’entend les soupirs des brunes jeunes filles
Qu’Eros écartelait d’un désir frémissant,
Ni les tendres béliers, sur les gorges qui brillent,
D’un bel adolescent

Nul n’entend la rumeur de la forêt marine
Qui poussait dans nos eaux ses vergues et ses mâts,
Ni la danse où les seins nus de nos ballerines
Embaumaient nos climats ;

Nul n’entend plus les cris des vierges amoureuses
D’Adloun et de Paphos, de Béryte et d’Acco ;
Dans les grottes d’Afka, les sanglots des pleureuses
N’éveillent plus d’échos ;

Nul ne vient, que d’ailleurs, apporter son offrande
Au charme qui demeure à l’ombre des hauts lieux,
Ni revoir, sur le soir, passer la sarabande
Des races et des dieux ;

La Présence est partout, éclatante et vermeille,
Mais nul ne s’ouvre plus à ses torrents dorés,
L’Orgie est suspendue aux grappes de nos treilles,
Et nul n’est enivré ;

Nul ne sait éprouver ce contact du mystère,
Nil ce rapport de l’homme avec le surhumain,
Ce sens qui nous projette au-delà de la terre,
Comme sur un tremplin ;

Nul transport ne nous mêle aux jaillissants délires
Dont l’invisible Olympe emplit notre univers ;
Les dieux n’inspirent plus aux accords de nos lyres
Leur rire et leurs concerts ;

Les sirènes des eaux, qu’unit le paysage
Aux dryades des bois, aux nymphes de la mer,
Ne viennent plus confondre en nos yeux leurs visages,
Ni leur sang dans nos chairs ;

Dans le site exalté, dont la source prolonge
Leurs plaisirs convulsés et leurs gémissements,
La caverne héroïque où s’accomplit le Songe
Ne reçoit plus d’amants ;

Vidé par la minute où le physique abdique,
Révulsé sous la dent des sombres voluptés,
Le cœur n’est plus jamais, en proie au feu mystique,
Par l’Occulte habité ;

Flagellés et brûlés de sanglantes délices,
Les sens ne dansent plus au fouet qui les meurtrit,
Et le souffle refuse, au comble des supplices,
D’exonérer l’Esprit ;

Absente, absolument absente de notre âme,
Cette extrême puissance où l’on tombe à genoux,
Pour recevoir des Cieux la rosée et la flamme
Qui descendaient en nous ;

Nul ne célèbre plus la splendeur de vos têtes,
Ô Baal et Melkart, El, Ashmoun et Thammour
Qu’invoquaient en tremblant en les rois et les suffètes,
Dans vos temples d’amour ;

Nul ne pourra dicter, ainsi qu’ont fait nos pères
Qui partaient sur un bois taillé dans nos forêts,
Quelque neuve Odyssée à quelque aveugle d’Homère
Qu’embrasse u feu sacré ;

Nul cantique ne monte en aucune coupole
Qui protégeait le rite et les jeux d’Astarté ;
L’espoir n’entonne plus, vainqueur des nécropoles,
D’appels à la Clarté !

Bal-Shamin, Dieu du Ciel, ô Nomen ineffable,
Ô seul Propriétaire, ô Maître, ô Possesseur,
Dieu du Temps, Dieu total, Seigneur inconcevable,
Suprême Créateur,

Toi par qui s’affirmait notre monothéisme,
Et l’immense unité de cultes phéniciens,
Avant le grand Moïse, avant le Judaïsme,
Et les platoniciens.

Débrouille le fatras de l’erreur légendaire
Qui veut que nous ayons déifié de vains rois,
Lorsque nous n’adorions mille dieux secondaires
Que s’ils venaient de Toi !

Chusor-Phtah qui d’un Mot nous "ouvrit l’Oeuf du monde",
Qui nous "engendra l’ordre" et nous "maintint la loi",
Livre-nous ton énigme et ta splendeur féconde,
Eclaire notre foi !

Chusarthis, harmonie, assise sur le trône,
Que supporte un lion de tes voiles couvert,
Interprète pour nous la céleste couronne
Qui boucle l’univers !

Bacchus, toi qui naquis de nos exquises liesses,
Le jour où nos Thébains ont inventé le vin,
Tresse nos fronts d’oublis, et verse-nous l’ivresse
De ton nectar divin !

Adonis, bel "Adon", Seigneur de la jeunesse,
Dieu du gai renouveau, dieu du printemps fleuri,
Dieu du retour de l’an, ô dieu de l’allégresse,
Dieu des jeux et des ris ;

Toi qui t’épanouis avec les anémones,
Et tous nos clairs avrils par ta sève embrasés,
Toi que nos Astartés qu’à jamais tu patronnes
Réveillent de baisers ;

Ce qu’a pleuré Vénus, ce qu’ont pleuré nos femmes,
Ce n’est pas seulement la beauté de ton corps ;
Mais c’est ta dynamique effusion de l’âme
Que nous a pris la mort !

Ce que pleurent encore nos plus brûlantes larmes,
C’est que tu fus un preux ; que tu sus t’oublier
Pour défendre le sol, c’est que tu pris les armes
Contre le Sanglier !

Car nous ne voulons pas qu’une Bête circule,
Toutes griffes dehors, cornes et crocs au vent,
Car nous ne voulons pas que la Grâce recule,
Ni le rêve émouvant !

Qu’hésite l’Idéal, que le Bien capitule,
Que le Courage abdique, et qu’un Monstre maudit
Puisse étendre un instant ses sombres tentacules
Sur notre Paradis !

Voilà ce que pleuraient, en vidant les corbeilles,
Les vierges dont les seins voués à l'Adonis,
Chargeaient de lourds paniers, que suivaient les abeilles,
D’anémones et de lys !

Voilà ce que chantaient, fêtant les fiançailles
De l’eau de la fontaine avec l’eau de la mer,
Celles qui célébraient le Héros des batailles
Et l’Amant le plus fier !

Voilà ce que ton fleuve, atteignant au rivage,
Semble perpétuer, en refusant encor
D’enfouir les derniers traits de son tendre visage
Dans le sel de la mort !...


Nul ne sait plus que c’est notre horoscope
Qui luisait au berceau de l’antique univers ;
Qu’Agénor, notre roi, fut le père d’Europe
Qu’enleva Jupiter

Nul ne sait que son fils, Cadmus, fut cet éphèbe
Qui partit sans retour auprès les fugitifs ;
Qu’il prit la Béotie et fit construire Thèbes,
D’où Pindare est natif ;

Que les cieux conjurés, au dire d’Hérodote,
Ravirent notre Io, la fille d’Inachos,
Lorsque nous explorions, avant les Argonautes,
Cythérée et Thasos ;

Que nos vaillants aïeux disputaient à Mercure,
A Jupiter lui-même, à Junon et Argus,
Cette Io qui devint mère de la nature
Et porta le Lotus ;

Et qui porta le sistre et le globe lunaire,
Et dont l’œil est de face au centre du profil,
Et qui devint Isis, qui féconda la terre,
Et régna sur le Nil ;

Qu’un oiseau phénicien, qui fut un dieu d’Egypte,
Le Phénix, qui couvait ses œufs dans le soleil,
Dont la crête écarlate illuminait les cryptes
D’un brasier de vermeil,

Et qui se consommait lui-même de ses flammes,
Renaissait de sa cendre et triomphant du sort,
A signifié la Vie éternelle de l’âme,
Au défi de la mort ;

Nul ne sait qu’Amastar, reine de Sidonie,
Prêtresse d’Oukourtoum, mère d’Echmounazar,
Instaurait autrefois en Mésopotamie
Les mystères d’Istar;

D’Istar, notre Astaroth, dont s’écartent les lèvres,
Dont la langue est visible, et semble humide encor
Des douces voluptés qui fondent de leurs fièvres
L’ivoire de son corps ;

Comment d’un rituel venu de Phénicie,
Ninive et Babylone ont fait leurs tables d’or ;
Comment devant nos dieux, s’incline et officie
Nabuchodonosor ;

Celui-là qui devait raser la Palestine,
Assujettir l’Egypte, et pourtant consentir
A piétiner treize ans sous nos murs, où s’obstine
A lui résister Tyr ;

Comment l’Enou disait, aux clameurs de l’ivresse,
Livrant à notre Phal une vierge en émoi ;
"Prends sa sève sans honte, afin de sa jeunesse
S’épanouisse en toi" ;

Que Quinte-Curce écrit, bien après Diodore,
Que les fameux jardins, dits de Sémiramis,
Qui dominaient Assur des hauteurs de l’aurore,
Furent conduits jadis

Par un roi de chez nous, qui conquit l’Assyrie,
Et pour plaire à sa reine, en ce désert perdu,
Construit sur l’Euphrate, ainsi qu’en leur patrie,
Ces jardins suspendus ;

Qu’un marché phénicien, sur le cap d’Argolide,
Jeta les premiers dés de la chance des Grecs,
Dont les purs Parthénons prirent leurs jets splendides
Aux lignes de Balbeck ;

Que l’ovule et l’acanthe, que le feston cubique,
Et la frise ondulée ainsi que l’océan,
Et le style immortel du décor hellénique,
Viennent de nos parents ;

Puisque dans les débris des plus hauts millénaires
Dont notre sol retient les mystères jaloux,
C’est identiquement leur élégance austère
Qu’on voit sur nos cailloux ;

Nul ne cherche plus rien au fond des hypogées,
Où le verre irisé contenait le parfum
Et les pleurs que versaient nos belles affligées
Sur leur amour défunt !

Colonnes de Balbeck, grille du feu solaire
Barrière à claire-voie en travers du destin,
Rempart incandescent, écluses de lumière,
Piédestal du matin ! …

Colonnes de Balbeck, cargaison de constance,
Pavillon de rayons, voilier gréé d’azur,
Vaisseau chargé de jours, lourd navire en partance
Vers les siècles futurs ! …

Qu’importe si d’aucuns contestent avec rage
Nos titres souverains à ta propriété,
Toi qui sais, ô Balbeck, que fus notre ouvrage,
Laisse-les radoter ! ….

Car notre apport n’est pas dans les fioritures
Que nous fîmes au goût des Romains et des Grecs,
Mais il est dans la base énorme et l’envergure
De ton concept, Balbeck ! …

Il vous importe peu d’être aimée, ô Virile ;
C’est d’aimer, ô Balbeck, corps six fois masculin,
C’est de pouvoir aimer, que nous dit l’évangile
Qui clame dans vos reins !

C’est d’aimer l’absolu, le divin, l’impossible ;
Et folle du soleil, d’y tendre éperdument ;
C’est de darder vos fûts vers l’éternelle cible ;
C’est d’être un Mâle amant !

Et c’est de proclamer, comme Dieu dit à l’homme :
Je suis mon propre Sort ; c’est Moi qui Me poursuit ;
Je fais de mon Désir mon total et ma somme ;
J’aime ! Je veux ! Je suis ! …

Car vous êtes, Balbeck, infatigable d’être !
Car vous êtes immuable, et durci aux cristaux
De votre densité ; et le fragment peut-être
Des célestes linteaux ! …

La Sagesse et le Temps, d’une étreinte amoureuse,
S’accouplent dans vos blocs ; et l’on entend monter
De leur pierre ivre d’or, comme une plainte heureuse,
Des pleurs de volupté ! …

Ô fils de la lumière, ô frères de l’aurore,
Quel sort tord, sur la mort, vos corps démantelés !
Combles d’or, de trésors, quel essor monte encore
De vos bras mutilés ! …

Castels de mon pays, châteaux forts, forteresses,
Dont les pieds de vigueur
Pilent nos ennemis, chaque fois qu’ils se dressent
Contre votre rigueur ! …

Vous dont les larges pas et la course immobile,
Depuis l’antiquité,
N’ont jamais chancelé sur les fines chevilles
Dont l’os vous a portés ! …

Vous qui réalisez la suprême harmonie
Où la main dans la main,
La Science rejoint sa sœur la Poésie,
Sur le même chemin ;

Silencieux géants que ne peuvent distraire
Les vacarmes d’autrui,
Ô vous qui méditez sur le fleuve éphémère
Où sombrent tous les bruits ;

Colonnes de Balbeck, vous fûtes les prémices
De nos virilités,
Sous vos sceptres d’amour, gardez-nous les délices
De votre royauté ! …

Vous êtes la lueur des matins sans nuages,
Et vous allez rester,
Inextinguiblement, sur le couchant des âges
Des torches de beauté ! …

Car de tous les honneurs que les hommes se partage
Avec avidité,
Vous resterez toujours, Balbleck, notre héritage
A la postérité ! . .

Et l’éternel azur qui brille sur vos actes
Protègera l’hymen
Dont notre âme et les dieux ont scellé le grand pacte !
Amen, Amen, Amen ! . .


Références : http://www.revuephenicienne.com/montagneinspire.html



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